La revanche des moches : une perplexité dérangeante

La revanche des moches, publié chez VLB, est le premier (et très attendu) livre de Léa Clermont-Dion. À seulement 22 ans, cette jeune femme a déjà un curriculum vitae très fourni qui ne plaît pas à tous. Co-instigatrice de la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée, porte-étendard d’un certain féminisme, chroniqueuse, réalisatrice, blogueuse, sa feuille de route pourrait en étonner plus d’un.

Pour faire la critique de ce mi-essai mi-quête personnelle sur l’industrie de la beauté, il est impossible de ne pas faire un retour sur les évènements des dernières semaines.

Par où commencer? Le 4 avril dernier, Céline Hequet a publié sur le site Je Suis Féministe une lettre directement adressée à Léa Clermont-Dion qui a mis le feu aux poudres. Il y a eu une réponse de plusieurs féministes à la suite des réponses enflammés qu’a obtenues cette lettre, et la première concernée, Léa Clermont-Dion, a utilisé la même plateforme pour y répondre.

Mais, avant de parler de ces évènements, penchons-nous sur le livre en question.

3d_mo_9782896495924La revanche des moches

Ce livre est intriguant, de par sa couverture très simple – d’un blanc immaculé parsemé de picots noirs et d’un mamelon en remplacement du O du mot moche – de par son auteure et le sujet qu’il aborde. Une réflexion sur l’industrie de la beauté n’est jamais facile. Toutefois, il existe plusieurs livres sur le sujet, d’ailleurs Léa fait souvent référence à ceux-ci dans son essai.

Constitué de diverses retranscriptions d’échanges épistolaires ou de rencontres, cet essai expose plusieurs points de vue, opinions et réflexions sur la beauté, notre rapport à celle-ci et l’industrie de la mode. Le tout est complété par des statistiques, des thèses d’autres auteurs et c’était inévitable, des parties plus autobiographiques de l’auteure.

C’est un drôle de mélange. Une page on apprend, dans l’autre on réfléchit, et après on entre dans les souvenirs de Léa Clermont-Dion. Pour ne pas se perdre dans tout ça, le livre est divisé en plusieurs parties, comme les mains, le visage, le ventre, etc. Cette approche est très agréable et permet de disséquer le sujet de façon efficace. Par exemple, le ventre fait référence au poids. L’image est poignante.

Que ce soit par Arianne Moffat, Pierre Lapointe, Ianik Marcil, Simon Boulerice, Orlan ou Lucie Bonenfant, on entre dans différents rapports à la beauté. C’est à la fois intéressant d’avoir accès à autant de perceptions (féminines et masculines), par contre, autant veut parfois dire trop et enlève une certaine profondeur à ces réflexions. Léa Clermont-Dion a fait des choix, elle a choisi l’information qui lui semblait la plus pertinente pour son projet et on ne peut le lui reprocher.

Il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’une thèse, mais le rythme fait preuve d’irrégularités à quelques endroits, et on sent un certain essoufflement dans les derniers chapitres. À la limite, une lecture un peu lourde.

Le verdict

Quelques jours après ma lecture, j’ai encore de la difficulté à prononcer un verdict juste. Notre réflexion est poussée plus loin, on apprend sur une multitude de choses, mais l’essai ne nous amène aucune solution, plutôt des questions. De plus, tout autant que la portion autobiographique de l’auteure est importante, elle aurait dû n’être qu’au début et ne pas revenir à répétition dans l’essai. De ma propre opinion, ça brime un peu l’efficacité de la recherche.

Si j’avais un seul mot à donner pour résumer La revanche des moches, c’est sans aucun doute le mot perplexe que j’utiliserais. Perplexe parce que Léa Clermont-Dion se défend d’avoir pris des personnalités connues. Vrai qu’ils ne le sont pas tous, mais pas besoin non plus de faire rouler le star-système québécois pour l’être. Dire qu’Orlan (La première Gaga) ou que Ianick Marcil ne le sont pas est un mensonge.

Perplexe, parce que la diversité pour laquelle elle se bat n’est pas représentée dans ce livre; par contre, même si elle y était de façon plus prononcée, j’ai l’impression que ce ne serait jamais assez. Il y a des batailles qu’on ne peut jamais gagner.

 428px-Womanpower_logo.svgEt vient le féminisme…

Difficile de passer à côté. L’histoire a fait le tour du Web. Céline Hequet, comme mentionné plus haut, a utilisé la tribune Jesuisféministe.com pour s’adresser directement à Léa et lui dire que cette dernière ne l’a représentait pas.

Bon, est-ce que Léa Clermont-Dion représente le féminisme? À un certain niveau oui. Par contre, existe-t-il qu’une seule forme de féminisme? Non. Est-ce qu’elle me représente? Pas vraiment, mais ce n’est pas pour autant que parfois, je ne m’identifie pas à certains de ses propos. Est-ce que j’ai parfois un malaise face à cette dernière et les contradictions qu’elle projette? Bien sûr que oui, mais j’ai aussi un profond malaise en lien avec le féminisme.

Comme Céline, je doute que Clin d’œil, Châtelaine, Ton Petit Look, et même Boucle Magazine soient les meilleurs vecteurs pour la cause du féminisme. Voyez ici l’utilisation de LA cause et non de MA cause, contrairement à Mme Hequet, car je ne crois pas que le féminisme appartient plus à une personne qu’à une autre. Par contre, je ne crois pas non plus que nous devions éliminer ces vecteurs. Ils sont là, ils ne sont pas parfaits, mais il faut bien commencer quelque part.

La cohérence

Donc, cette lettre de madame Hequet a soulevé les passions, la mienne aussi, et je me suis abstenue de la commenter, car je savais que je lirais bientôt La revanche des moches. Ce qui me dérange dans cette lettre, c’est les attaques personnelles. Je me questionne à savoir pourquoi le fait que Léa Clermont-Dion travaille sur l’émission La Voix est une impossibilité en soi, simplement par le fait qu’elle se bat pour telle et telle cause. Pourquoi devrait-elle refuser tel ou tel emploi parce qu’elle est féministe? C’est un débat qui fait rage, mais c’est comme si l’on me disait : « Tu ne devrais pas poursuivre une carrière dans le sport, car c’est un monde sexiste et en contradiction avec la bataille. » Est-ce exagéré? Peut-être.

Selon moi, le féminisme n’est pas seulement quelque chose qui devrait être dans le monde des intellectuels, je ne crois pas non plus que ce soit son emploi qui empêche Léa Clermont-Dion d’être cohérente. J’ai plutôt l’impression que ces photoshoots répétitifs, à la sauce Photoshop, soit une, sinon sa plus grande contradiction.

Est-ce que les malaises soulevés par Mme Hequet sont légitimes? Bien sûr, j’en partage certains, mais ça m’a fait bien rire de savoir qu’elle reproche le titre du livre à son auteur… sans avoir au préalable lu le livre. Le mot moche ne peut être utilisé par une jolie femme? Il me semble que personne, joli ou non, ne possède les droits sur ce mot, et qui plus est, tu peux être la plus belle femme de la terre et te sentir moche. Être moche, c’est physique, mais tout aussi bien psychologique.

Bref, s’en est suivi une lettre signée par diverses actrices du féminisme québécois. Ce qui m’a amené encore plus de questions. La plus importante : est-il possible d’avoir une cohérence absolue dans la vie?

Ce qui me dérange dans tout ça, ce n’est pas les discussions qui découlent de ce livre qui possède tout de même une grande pertinence quoi que l’on en pense, c’est la mauvaise compréhension que les gens en ont faite. Parce que La revanche des moches est tout sauf un livre sur le féminisme. J’ai plutôt l’impression que certains s’en sont servis comme occasion pour soulever leur malaise et ont attaqué maladroitement Léa Clermont-Dion avec ce livre, pour des motifs qui n’y sont pas nécessairement liés.

Est-ce que l’industrie de la beauté et le féminisme sont liés? Oui, à un certain égard, tous les sujets sont liés au féminisme. Mais où est l’intérêt de se servir de La revanche des moches pour soulever l’incohérence de Léa Clermont-Dion dans l’image qu’elle projette par un livre qui n’ajoute ni n’enlève rien à cette cohérence?

Vous pouvez d’ailleurs lire la réponse de Léa Clermont-Dion à ces deux textes ici.

J’ai un malaise face…

Au féminisme : Parce qu’il ne semble pas exister de zones grises pour certains groupes de féministes et qu’il faudrait se catégoriser dans leur moule. Il devient difficile de partager notre opinion avec certains (hommes et femmes inclus) sur les divers sujets reliés au féminisme, lorsqu’elle est différente tout en étant dans la même lignée ou totalement en désaccord. Ça donne une vague impression de : « soit féministe, mais partage les mêmes opinions. » J’espère sincèrement que ce malaise dans le mouvement féministe disparaîtra un jour.

À l’industrie de la beauté :  Elle est aliénante. Une édition « au naturel » où le dossier ne fait que 12 pages et où le Photoshop est perceptible, après 82 pages constituées de 75 % (pourcentage fictif) de publicités, me hérisse le poil. De plus, j’ai un malaise quand, pour promouvoir une image corporelle saine et diversifiée, on en vient à choisir un camp. Ce n’est pas les rondeurs, ni même la minceur qui est belle, c’est le fait d’être en santé.

À Léa Clermont-Dion : Elle ne me représente pas et elle me donne parfois l’impression de prendre les occasions qui se présentent à elle grâce à son parcours sans réfléchir à la démarche. Un combat biaisé? Peut-être. Le manque de cohérence m’irrite parfois, mais personne n’est à 100 % cohérent. C’est difficile de mettre le doigt sur mon malaise face à elle. Je vais y réfléchir.

Je vous laisse vous faire votre propre opinion de tout ça.

Verdict : Boucle perplexe, mais vaut la peine.

Note : 7 !?! /10

Genre :  Essai, Industrie de la beauté, Quête personnelle

Éditions : VLB

Prix :  29,95 $

@AlexePhilibert

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Alexandra Philibert

Hyperactive du projet, Alexandra est une amoureuse des mots, du sport et de la musique country. Un contraste sur deux pattes que vous retrouverez le nez dans un livre ou probablement perdue à Nashville.

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